04 avril 2006

Même pas mal

junytatou


Ca sent le désinfectant à peine avoir posé le pied sur le sol en contre bas. La petite clochette a avertie toute la boutique de mon arrivée en buttant contre la porte. Le manager, la dent pétée, déplace le rendez-vous d’une midinette qui veut se faire tatouer un coquelicot sur la fesse pour y mettre un grand type qui attend sa titularisation pour se faire piquer, il est flic. Il dit avec l’accent sudiste que « les collègues de Marseille, ils viennent tous chez Tin-Tin et qu’ils sont drôlement fières… »

J’enfile mon t-shirt, les mains moites, l’air décontracté, l’air d’en vouloir, l’air de j’ai pas peur. Il pose mon bras le long du corps, trace la symétrie parfaite au feutre rouge et pose le calque. Pas bouger, pas respirer. J’attends que ça sèche, je voudrais me laver les mains, je cherche l’évier et n’ai pas le temps de rêver à une lingette que Romain me place sur le fauteuil. Ca visse à droite, ça visse en bas. Il emballe la table, le pistolet, la lampe, l’accoudoir, les fils. Enfile ses gants, choisit l’aiguille, dépose le l’encre dans le petit gobelet jaune. A l’aide de son pied posé sur la pompe, il réveille la machine, me regarde droit dans les yeux et me dit qu’il faut y aller maintenant. Noisette de vaseline, aiguille dans la chair, essuyage. Dans l’ordre et aussi vite pendant une heure et demie. Il me dit « T’as pas mal ? » je réponds, « J’ai pas mal. ». Je mens toujours très bien.
Douleur étonnamment sensuelle. Ca suinte, ça saigne. Il pique encore, il retouche, frotte et puis me susurre « J’suis content, j’ai fait un plus beau lettrage que Navette ! ».
Dans la même pièce, le jeune apprenti fait de la soudure, un type dessine un dragon, une femme allongée se fait tatouer un petit truc sur la cheville, on entend une chanson prémonitoire, « Paris, Paris, je te quitte » de Camille. On monte à l’étage pour faire une photo, puis deux, puis trois, c’est dans la boîte.
Bras emballé, qui chauffe, qui tire. Je lui tends les billets fraîchement sortis du distributeur. « Ils sont tous neufs » qu’il s’étonne. Je rétorque : « A travail propre, argent propre »


Photo :
Copyright D. Juncutt
« Se la raconter »