03 novembre 2007

SK#174



Ce soir c’est ton soir. C’est ton soir comme chaque Clitorise. La Clitorise comme la soirée que t’as toujours voulu organiser. Celle qui te procure la fierté qui te va de droit. Tu restes impuissante devant les videurs qui veulent électrocuter les trans ou les noirs ou tes potes ou les trois. T’as beau espérer que les choses changeront mais rien ne s’arrange.

Ce soir, c’est ton soir et t’apprends que ton ex refait sa vie, la sienne, avec un mec. Quelque part au fond de toi tu le savais. Tu devinais même qui c’était. Tu as dit à tes amis « Elle finira avec un mec… » comme une fatalité malsaine. Tu palis à la détresse de cette nouvelle fulgurante en finissant tous les verres, tu dis que tu sais, tu dis que tu t’en fous.
Tu déposes Juanico chez son mec et finis la route seule. Saoule dans la voiture. Finir le trajet, si court soit-il. Tu déposes l’homme et tu te poses seule. Tu penses que tu faisais l’amour comme un homme. Tu te remets en question juste avant d’embrayer la troisième. Tu ne voudrais pas rentrer chez toi. Soudain tu te poses d’innombrables questions sur ta féminité. Au feu rouge, tu constates que ton maillot a été déchiré par des filles qui probablement auraient voulu t’embrasser. Tu fais mine que non, tu sais que oui. Tu dis à Marion de venir à ton secours parce que tu sais qu’elle sait comme personne dans la salle n’aura l’audace de le savoir. Facile puisque neutre. Ca tu ne l'avais pas vu venir. Tu regardes ta poitrine se mouvoir au volant. Tu sais qui tu es. Tu sais que tu es juste d'un romantisme violent.

T’as passé quelques morceaux années 80 au son pourri sur lesquels des gens ont eu des souvenirs et tu es contente. Un peu ce soir tout de même. Mais quelques gens malheureux ne sourient pas. Tu voudrais bien leur dire que tout ira beaucoup mieux. Tu sais que tu mentiras.

Dans la salle, une fille de dix-huit ans vient te voir pour te dire que tu dois être fière de savoir que la plupart des filles veulent te parler. Tu rigoles un coup. Tu rigoles deux coups. Tu ne comprends pas. Tu sais que tu dois être la seule à te sentir aussi diminuer par autant de beauté. La beauté de la naïveté. Frustrée ne n’être un jour, aussi désirée que celles qui se frottent à toi. Tu sais que tu ne seras jamais belle. Belle comme tu voudrais l’être. Tu resteras à jamais la fille tatouée qui baise dans une catégorie qui n’existe pas. C’est ce que tu penses de toi lorsqu’elle vient te parler. Sur le coup oui, c’est que ce que tu penses. Tu te maquilles trop pour être butch, tu as trop de seins pour être andro, tu mets trop de pantalons pour être fem.

Plus tard, sous la verrière, une fille de vingt et un an te dit qu’elle sait qui tu es et t’avoues lire ton blog depuis tellement d’années. Tellement d’années. Déjà. T’es vachement flattée, mais tu sais que l’age à beaucoup d’importance pour toi. Tu penses aux archives que tu as effacées pour les beaux yeux de celle qui est rentrée dans le droit chemin, celle dont la mère lit ton blog et doit se réjouir de cette nouvelle.
Savez-vous madame combien votre fille avait l’air si reposée dans mes bras. Avez-vous conscience de tout ce que vous ne saurez jamais…

Tu te dis que ce n’est pas un hasard si tu attires les filles aux tallons hauts. Les filles qui te prennent de haut.

Tu parles à Sharleen, vingt et un an.Encore. Tu attaches beaucoup d’importance à ce chiffre depuis deux semaines. Tu sais pour qui. Soudain tu penses à elle. Puis, tu voudrais bien embrasser cette inconnue qui te regarde comme on te regarde rarement. Tu sais bien que tu ne la reverras jamais. Ta coupe de cheveux part en vrille et ton maillot newyorkais est déchiré, laissant apparaître ton soutien-gorge. Tu ne ressembles à rien mais tu prends la parole, tu filmes tout et fais rire la foule comme tu ne sais faire que ça. Tu voudrais juste pouvoir poser ta tête sur l’épaule d’une fille qui ne sait pas, qui ne te connaît pas, ne t’as pas lu. Tu voudrais juste t’abandonner.

Tu fumes ta dernière cigarette, la plus biscornue de toutes, le front en sueur. La nuit est finie. Tu souris parce que c’est de bonne augure. Tu n’as pas de message sur ton portable. Tu vas t’enrouler sous ta couette froide. Il est sept heures. Tu as bu et tu regretteras tout ce que tu as dit. Tu t’étais pourtant dit que l’année de tes vingt-neuf ans serait la plus folle, tu ne savais pas que la folie serait si pénétrante.

Ce soir c’est ton soir parce que tu sais bien qu’au fond rien n’est important. T’as déjà presque oublié. Tu n’aimes personne et personne ne t’aime. Oui t’as déjà presque oublié. Quelques amis t'ont menti... Ca par contre, tu ne l’auras pas oublié.


Vidéo:
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"You Should Be Me" Extrait 10
Clitorise Club Kids