03 décembre 2008

SK# 240



J’étais partie sur l’idée que la soirée de samedi serait un bordel monstre, dépourvue de structure concrète dès que l’on a appris qu’Anna ramènerait tous ses bons amis du fin fond de la planète underground. Oui c’était partie sur ça, que même avec un planning sur mesure, noté noir sur blanc, on n’arriverait jamais à caller tous les artistes dans les temps.

Puis. J’arrive devant le SC, la foule a déjà envahie la rue, je sens monter la tension des clubbers qui peinent sous la neige. Je m’en veux presque de ne pas les foutre dans mon sac. Fred me fait rentrer, il me dit d’avancer et que les autres me rejoindrons. Les escaliers me font peur, je les descends en douceur, l’air de « je maitrise ».

Dans les loges, c’est la bonne vibe. Dégagée de toute cette pression accumulée depuis des mois. Lorsque je sors des WC avec V. l’esprit totalement clair, les dents serrées, G. fraichement apparu-que même sur le moment, je me suis demandé comment il faisait pour toujours entrer dans nos loges alors qu’on ne fout jamais les pieds dans les siennes- m'assure qu’il n’y aucun conflit avec D. C'est un sujet récurant que j’entretiendrais un peu plus tard avec L., peinturé de toute part. Je confirme donc. Il n’y en a plus et ceux qui voudraient bien que ça continue ne sont plus là pour entretenir l’animosité. Il y a de la place pour tout le monde et ce soir, ce tout le monde, je l’aime.
Je l’aime bien aussi lorsqu’il me dit « Tu mêles l’intime et le professionnel ». L’heure du jugement une heure avant mon set. Je rétorque que « Non, tu te trompes », alors qu’en fait il a, sur le fond, probablement raison. Ca ne me rend pas plus heureuse, mais certainement plus honnête.

En backstage, certaines filles dansent, et d’autres sont collées au mur, fixant l'animation de la cabine. Y -qui venait d'arriver avec son staff- me dit « La dernière qui restera, ça sera toi ». Sur le moment je me demande ce qu’elle sous entend, plus tard, je comprends. La dernière, à trouver encore la motivation de faire des trucs. Des trucs pour les filles. July m’envoie un « Je t’aime » sur son texto de cinq heures du matin. Sur celui de quatorze heures elle m’en voudra de ne pas l’avoir vue de la soirée. Sur son msn du lendemain, elle me dira « C’était la dernière fois. »

Sur scène, avant Chloé, je passe des disques avec Rag. Aucun mot ne sort de nos bouches pendant près d’une heure. Une communication faite de gestes, de regards, d’index posés sur le pitch. Elle suit mon son, je suis le sien et on sait très bien ce qu’il est en train de se passer. Je me moque de l’image que je renvoie, j’oublie qui m’entoure. Le public forme un mur rassurant que je ne regarde pas souvent, l’important est l’enchainement, l’émotion d’un morceau que je connais par cœur, le petit papier que je calle pour que mon disque m’obéisse et ne glisse pas sur la feutrine. Bien qu'à porté de vue, c’est un moment où je disparais.

Le lendemain sur le facebook de la soirée, une fille aux allures de pas-y-toucher balance un texte enragé dans lequel elle mélange beaucoup de choses. Le face à face, rien de tel pour régler les conflits liés à une lesbo-frustration. Pourtant, à bien des reprises, dans un coin sombre de nos précédentes soirées, je me suis surprise à la voir sourire et s’amuser. Dans sa troublante analyse, elle remet en cause l’implication de notre lutte contre l’homophobie ou la transphobie, parce qu’un videur a une fois de plus fait des siennes. Une revendication désuète et complètement décentrée qui pourrait tout aussi bien nous condamner, à tord, de la mise à mort des bébés phoques du grand Nord Canadien.

Ca ne sera pas la première fois que quelqu’un se voit refuser l’entrée d’une boite de nuit, quelque que soit la soirée, quelque que soit sa sexualité. L’acte isolé de ce videur, contre notre volonté, remettrait-il en question tout le travail que nous accomplissons depuis des années -allant jusqu'à perdre nos amours et nos amitiés- Un travail quotidien et bénévole qui permet à des milliers de lesbiennes, dans un premier temps, de profiter de soirées avec une programmation de qualité dans un cadre relativement confortable.
A part anéantir ma motivation, son message n’avait rien de nouveau à m’apprendre.

Sur ce, cette mémorable soirée sera sans doute une des meilleures jamais faite. N'en déplaisent à certaines.


Photo :
Copyright Aurelie Fischler
« Rag et moi (ping-pong) aux platines »